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Blog d'un psychiatre et herméneute de l'actualité du malaise dans la "transition" culturelle...

Des "maux" psychiatriques qui le parlent aux "mots" culturels qui le hantent, quand le spectre "paradoxal" des "croyances" en souffrance pousse à la critique de l’"orthodoxie" des "savoirs" en présence…

Malaise dans la "transition" culturelle, 20. "Réification", "naturalisation" et "essentialisation", les trois concepts fondamentaux de la "perversion épistémologique" du soin psychique ; avec le philosophe Georg Lukács, le sociologue de la "perversion narcissique" Marc Joly, le "bizarre" Mark Fisher, l’anthropologue de la pensée Mary Douglas et les philosophes Ernst Bloch et Hans Jonas:

Publié le 26 Août 2026 par Serge Aron

Les interprètes éliasiens de l’épistémè psychanalytique freudienne Marc Joly, sociologue de la "perversion narcissique" ; Hervé Mazurel, historien de l’"inconscient" ; et Bernard Lahire, sociologue des "rêves"…

Les interprètes éliasiens de l’épistémè psychanalytique freudienne Marc Joly, sociologue de la "perversion narcissique" ; Hervé Mazurel, historien de l’"inconscient" ; et Bernard Lahire, sociologue des "rêves"…

Poursuivons notre réflexion socio-psychanalytique initiée au chapitre précédent quant aux rapports du "processus de civilisation" décrit par Norbert Elias avec le "malaise dans la culture" publié par Sigmund Freud. Qu’apporte Elias à la lecture de Freud ? Pourquoi les sociologues des sensibilités sociales Bernard Lahire et Marc Joly, auteur pour le premier de "Dans les plis singuliers du social : individus, institutions, socialisations", de "L'interprétation sociologique des rêves", de "La Société des Rêves" et plus récemment de "Les Structures fondamentales des sociétés humaines" et pour le second notamment de "La Perversion narcissique. Étude sociologique" ont-ils fait éditer en 2010 sous le titre "Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse" cinq inédits de Norbert Elias ? Pourquoi l’historien des affects et des imaginaires Hervé Mazurel, auteur de "L’inconscient ou l’oubli de l’histoire" s’est-il à son tour inscrit dans ce projet transdisciplinaire éliasien de relancer le dialogue de la psychanalyse et des sciences sociales ? (cf. Malaise dans la "transition" culturelle, 1. "Qui suis-je", tandis que je "transite" ?, avec l'essayiste Michel de Montaigne, l'historien des affects et des imaginaires Hervé Mazurel et l'écrivain-chercheur Marcel Proust) Par-delà la tension entre "culture" et "civilisation", quel a bien pu être l'enjeu de ce débat initié par le sociologue Norbert Elias avec l'inventeur de la psychanalyse Sigmund Freud que n’ont de cesse de raviver aujourd’hui Bernard Lahire, Marc Joly et Hervé Mazurel ?

Elias mourût avant de pouvoir terminer d’écrire "Le concept freudien de société et au-delà". Bernard Lahire et Marc Joly entreprirent dans "Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse" d’en faire revivre le manuscrit. Ce texte dense raconte comment le spinoziste Freud qui articulait à merveille les paradoxes de l’intrication "intériorité" & "étrangeté" et de l’intrication "conscient" & "inconscient" ne put paradoxalement s’empêcher de reconduire l’orthodoxie réductrice des dualismes "nature" / "culture" et "individu" / "société". « Nul doute qu’il partageait avec bien d’autres cette tendance à réifier ces deux aspects. Dans les faits, parler et penser comme si les êtres humains pouvaient vivre en tant qu’individu sans vivre en société, et vivre en société sans être des individus, était constitutif de l’habitus social de son temps. » (Norbert Elias, Au-delà de Freud, p. 141)

Pourquoi cette référence éliasienne au concept de "réification" ? Qu’est-ce qu’une "réification" ? La réification ferait-elle obstacle à la pensée complexe des paradoxes épistémologiques ? Le diagnostic psychiatrique peut-il échapper à la réification ? Et comment au nom de la dette économique le sacrosaint "principe de réalité" conceptualisé par Freud a-t-il été conduit à participer de la domination de cette perversion épistémologique que constitue l’idéologie capitaliste ?...

"Réification", "essentialisation" et "naturalisation" sont les trois concepts de cette "perversion épistémologique" qui prétend aujourd’hui restaurer le crédit d’une "idéologie" néo-libérale capitaliste écocidaire par le sacrifice des "valeurs humanistes" et des "services publics" qui institutionnellement les incarnent et les portent. Comment diable les notions de réalité, d’essence et surtout de nature ont-elles pu être mises au service du dérèglement des climats naturels et sociaux et de la destruction des écosystèmes naturels ? Voici une autre des coordonnées de ce malaise dans la "transition" culturelle dont nous tentons, article après article, inlassablement, de préciser les très retords contours…

La "musique", envers de la "réification" ?...

Table des matières de l’ensemble de la série "Malaise dans la transition culturelle":

 

1. "Qui suis-je", tandis que je "transite" ?, avec l'essayiste Michel de Montaigne, l'historien des affects et des imaginaires Hervé Mazurel et l'écrivain-chercheur Marcel Proust:

2. Emprise sectaire des discours managériaux de la "transition", servitude volontaire et "gourou" raisonnablement "modéré", avec Etienne de La Boétie, Michel de Montaigne, Catherine Clément, Martin Luther, Gilbert Keith Chesterton et André Comte-Sponville:

3. Transition "imaginale" bachelardienne, avec le philosophe héraclitéen des sciences Gaston Bachelard:

4. "Burn-out" de la "transition" générationnelle numérique par le langage machine des "plateformes", avec le critique du "transit" autoroutier Ivan Illich:

5. La "transition" comme "changement désiré", avec le chronosophe Pascal Chabot:

6. "Décontenanciation psychiatrique" des conflits de "thêmata" & "contenance psychique" d'une prise de parole "transitionnelle":

7. Détournement du concept d'"autisme" par des "novlangues managériales totalitaires" et transition culturelle de la parole "subtile" vers la communication "utile":

8. Humble "transcendance" humaniste de l’esprit thérapeutique "numineux" & réduction à la lettre de "mots d'ordre" culturels humiliants:

9. "Espace-temps transitionnel" du paradoxe et "Middle Group" de l'indépendance "relative" de la pensée:

10. Querelle des "universaux", lutte des "classes", conflit de "genre", et "querelle des diagnostics":

11. "Souffrance éthique" et "sublimation" du psychiatre "bipolaire":

12. "Chiasme" de la singularité "subjective" des universaux de "genre", d’"espèce" ou de "classe":

13. "Quérulence" psychiatrique d’un "croire" plaintif, entre "orthodoxie" idéologique universelle & "paradoxes" sceptiques particuliers:

14. Place "théologico-politique" de Dieu dans le "social":

15. Hérésies "dogmatiques" de la "laïcité" et "remédiation" psychiatrique du "croire":

16. Ouverture libérale aux "croyances" et clôture illibérale des "savoirs":

17. Quand le spectre des "croyances" en souffrance hante l’institution des "savoirs":

18. Du bain "romantique" dans l’"océanique" rollandien au "surmoi individualiste" de l’"athéisme" freudien:

20. "Réification", "naturalisation" et "essentialisation", les trois concepts fondamentaux de la "perversion épistémologique" du soin psychique

 

1. Le concept de "réification", avec le philosophe marxiste hétérodoxe Georg Lukács :

 

Georg Lukács, le philosophe marxiste à l’origine du concept de "réification" capitaliste…

Georg Lukács, le philosophe marxiste à l’origine du concept de "réification" capitaliste…

"Essentialisation" et "naturalisation" et "réification" sont les trois concepts fondamentaux de la critique épistémologique de la prétention demi-habile à saisir en toute "objectivité" la perspective "humaniste" grandiose de l’humble "subjectivité" humaine. « La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable », formulait en son temps avec ses mots le paradoxal Blaise Pascal. Cultivant d’étranges et bizarres "Pensées", le scientifique averti & philosophe inspiré ponctuait : « le cœur a ses raisons que la raison ne connait point ». À la croisée des flux passés et présents, le "cœur" de Pascal ouvre sur une métaphore humaniste spirituelle que tout oppose à la "chose" bassement matérielle. La référence actuelle au fonctionnement cérébral réduit aujourd’hui pourtant l’humain à l’agencement matériel de son "cerveau". Dans les discours neuroscientistes en vogue la "réification" est devenue systémique, et les valeurs humanistes qui jadis en assuraient le contrepoids sont elles-mêmes ramenées aujourd’hui au fonctionnement cérébral de ce système nerveux reclus sur lui-même.

Après Sigmund Freud, Romain Rolland et Norbert Elias il nous appartient de rouvrir les perspectives "océaniques" sublimes de la condition humaine. (cf. Malaise dans la "transition" culturelle, 18. Du bain "romantique" dans l’"océanique" rollandien au "surmoi individualiste" de l’"athéisme" freudien) Tandis que Freud interrogeait les effets possiblement malaisants de la "culture" de son temps sur les "esprits" souffrants de ses contemporains, Elias prolongeait cette ouverture freudienne par-delà les temps longs de l’Histoire. Quand bien même il serait souhaitable entre "cœur" spirituel en résonance & "raison" critique analytique d’en entr’apercevoir quelque chose, le "processus" décrit par Elias s’inscrit dans les tumultes complexement paradoxaux d’un temps long que ne saurait appréhender complètement l’intelligibilité même géniale d’un homme isolé, livré seul aux affects individuels qui ébranlent son cerveau ou même subissant en son âme subjective les affects collectifs qui font la singularité de son époque…

Concept marxiste formé à partir du latin res qui désigne la chose réelle par le philosophe et essayiste hongrois Georg Lukács, la "réification" décrit la manière dont le capitalisme transforme tout en "objet", y compris le rapport à soi, aux autres, à la nature et au monde. Synonyme de "chosification", ce concept condense ce que Marx formulait un siècle plus tôt à travers sa description de la « fétichisation de la marchandise ». Le terme reprend peu ou prou ce qu’à travers l’histoire de Moïse revenu de sa traversée du désert et Aaron son traducteur de frère le discours religieux avait en son temps approché dans la dénonciation de l’hérétique "idolâtrie" du veau d’or, et que depuis quelques petits siècles le discours philosophico-politique tente d’articuler autour de la délicate question des "idéologies". (cf. le passage sur Maine de Biran et le "groupe des idéologues" dans Malaise dans la "transition" culturelle, 13. "Quérulence" psychiatrique et "croire" plaintif, entre "orthodoxie" idéologique universelle & "paradoxes" sceptiques particuliers)

Toute "idéologie" est-elle par nature "idolâtre", ou l’"idéologie" véritable consisterait-elle au contraire dans l’expérimentation délicate d’une pensée critique de l’"idolâtrie" ?...

Si la chrétienté soutient que Dieu le Père s’est incarné en l’homme Christ son fils elle affirme néanmoins dès l’origine que - du fait de l’impossibilité pour l’humain de pleinement l’assimiler - le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal lui demeure à jamais interdit. La paradoxale intrication du bien & du mal échappe à la prétention rationnelle univoque d’un entendement humain nécessairement limité. Tout au plus par la grâce d’un imaginaire vaporeux la subtilité de l’Esprit parvient-elle par petites touches évanescentes à insuffler sa pensée éthique. La chair indigeste du Réel ne saurait être avalée toute - entière et crue - sans que la dimension d’orgueil inhérente à la prédation adamique originelle ne précipite dans la répétition notre irrémédiable et sempiternelle chute.

Tandis que Pascal pointait que la grandeur de "cœur" de celui qui s’engage corps & âme dans sa croyance invite paradoxalement à la petitesse de l’humilité, Chesterton précisait que le fou athée sans "cœur" moral ou éthique qui a « tout perdu sauf la "raison" » est au contraire la figure moderne paradoxale d’une folie narcissique diablement rationnelle. (cf. Malaise dans la "transition" culturelle, 19. Le "paradoxe originel", entre "culture" freudienne et "civilisation" éliasienne) Définissant la folie selon la formule de la « forclusion du Nom-du-Père » l’énigmatique & catholique Lacan ne disait peut-être finalement pas autre chose. Comment cette folie "forclusive" et la moderne mais redoutable question de l’"athéisme" s’articulent-elles ?...

Le culte individuel scientiste du "veau d’or rationaliste" tend à débarrasser le discours rationnel des croyances "humanistes" en partage qui seules autorisent la "symbolique" civilisationnelle…

Comme l’illustrent en effet "L’Odyssée" d’Homère ou "L’étranger" de Camus, seules les "croyances symboliques humanistes" qui jadis furent l’apanage des religions sont en mesure de faire "sens"…

« Il n’est cependant pas sans intérêt de se souvenir que le crépuscule de la vision géocentrique de l’univers naturel coincide avec la naissance de la vision égocentrée de l’homme et de l’univers humain » (Norbert Elias, Au-delà de Freud, p. 57), notait avec malice le fin Elias.

À la manière du fou sans Dieu l’écrivain athée Javier Cercas se penchant dans "Le Fou de Dieu au bout du monde" sur le cas religieusement anticlérical du fou de Dieu incarné par feu le Pape François, nous pourrions en psychiatre convenir avec Elias que la "perversion narcissique" du "fou sans Dieu" n’est certainement pas sans lien avec le crépuscule de la transcendance du "fou de Dieu". C’est du reste aussi la teneur de "Magnifica Humanitas" la toute récente encyclique du pape Léon XIV, successeur de François, invitant à « désarmer l’IA », cette hérésie de la réification capitaliste de l’ego vouée à désœuvrer l’humain et accélérer plus encore le réchauffement climatique qui tous nous étouffe…

Le "narcissisme" athée témoigne paradoxalement d’une religiosité "perverse" qu’il serait souhaitable de ne point trop méconnaître…

La "raison amorale techno-scientifique" est à l’individu moderne ce miroir "narcissique" aux alouettes par lequel le fou hérétique "bipolaire" avide de "buzz" croit contribuer à l’orthodoxie de son "développement personnel". Écho lointain au « malencontre » décrit par Étienne de La Boétie ce "fou sans Dieu" ne fait en réalité que se complaire dans une forme moderne de "servitude volontaire", celle de la soumission intégriste aux injonctions paradoxales de la tyrannie capitaliste qui contraint in fine à faire fructifier au bénéfice de quelques "rentiers pervers" un "talent doré" de faux-monnayeur.

Loin des ratiocinations insensées des économistes égarés de l’obsession capitaliste dudit "réalisme économique", le fruit véritable de la parabole des "talents" représente au contraire cette "sympathie" spirituelle "humaniste" que des croyants inspirés mirent au "crédit" du "soin psychique" et de ladite "charité".

Tout comme le "faux-self" cynique des individualistes est une fausse monnaie au regard du "vrai-self" winnicottien de l’ipséité en résonance, la "réification" neurodéveloppementale autistique dont on ne cesse aujourd’hui de nous rabattre les oreilles est une fausse monnaie "perversement narcissique" qui ne contribue in fine qu’au "discrédit" des valeurs "humanistes"…

Caractéristique de la "perversion narcissique" décrites par Marc Joly dans son ouvrage cité plus haut, la « désagentivité » infligée à son interlocuteur ou plus souvent encore son interlocutrice illustre les ravages psychiques dus à cette "réification" qui prétend objectiver la relation à autrui. Remarquons toutefois en digne paradoxologue chestertonien que la chasse aux "pervers narcissiques" qui agite depuis "#MeToo" nos réseaux narcissiques sociaux et asociaux procède elle-même paradoxalement d’une "réification diagnostique" des plus perversement humiliantes. Tel est pris qui croyait prendre, comme Elias le suggère nous sommes très probablement tous traversés aujourd’hui par l’hérésie narcissique et ses projections perverses.

Formidable "diagnostic d’époque" savamment mis en lumière par le sociologue clinicien Marc Joly, la "perversion narcissique" se présente sous les auspices de ce que le sociologue et anthropologue Marcel Mauss - neveu de Durkheim - décrivit comme "fait social total" : un fait social "transdisciplinaire" dont on repère la logique partout à l’œuvre dans l’époque. Cette véritable "sociopathologie" serait liée à la crise du "patriarcat" et traduirait une adaptation "perverse" aux nouvelles normes d’"égalité" dans la société, adaptation particulièrement perceptible au sein du management du travail et dans le couple. (cf. l’un de nos articles les plus anciens : Du Paternalisme au Partenariat, au-delà, si possible, des illusions de la modernité tardive)

Proche du concept de "réification", l’"essentialisation" réduit de son côté l’"identité" d’un individu à des caractères moraux, psychologiques ou comportementaux supposés définir un groupe social, une race, un genre, une espèce ou une classe au nombre duquel ou de laquelle cet individu compterait de manière "essentielle" et non "occasionnelle". On peut "avoir" un rhume occasionnel, ou "être" structurellement ou chroniquement "enrhumé". L’essence renvoie à l’"être", ainsi lorsqu’il est dit de quelqu’un qu’il "est psychotique", qu’il "est pervers", ou qu’il "est diabétique", la catégorie diagnostique mobilisée se révèle "essentialisante". Quel pourrait bien être cet "être" que l’essentialisation rattache à l’identité individuelle ? Cette "essentialisation diagnostique" est loin d’être neutre, car si un soin palliatif demeure possible, la "structure" identifiée exclut a priori toute possibilité de "guérison", c’est-à-dire toute possibilité de transiter par-delà les frontières des "classifications" diagnostiques pour réintégrer la communauté universelle desdits bien-portants.

Par-delà l’idée pour des étrangers de pouvoir intégrer une nationalité nouvelle, le concept de "naturalisation" renvoie quant à lui à l’opposition entre "naturel" et "artificiel".

 

2. Mark Fisher, le faux réalisme de la "naturalisation" néolibérale capitaliste et l’"inquiétant familier" du bizarre et de l’omineux :

 

Le britannique Mark Fisher, penseur critique contemporain de la "naturalisation" néolibérale capitaliste…

Le britannique Mark Fisher, penseur critique contemporain de la "naturalisation" néolibérale capitaliste…

« Une position idéologique ne peut véritablement connaître le succès avant d'être naturalisée et ne peut être naturalisée tant qu'elle est envisagée plus comme une valeur que comme un fait. En conséquence, le néolibéralisme a cherché à éliminer la catégorie même de valeur dans son acception éthique. Au cours des trente dernières années le réalisme capitaliste est parvenu à instaurer une "pensée entrepreneuriale" pour laquelle il est simplement évident que tout ce qui compose la société, y compris la santé et l'enseignement, doit fonctionner sur le modèle de l'entreprise » (Mark Fisher, Le Réalisme capitaliste, N’y a-t-il aucune alternative ? p. 23-24) explique dans "Le Réalisme capitaliste" le critique culturel Mark Fisher.

Suicidé en 2017, l’exégète culturel s’était lui-même décrit comme "dépressif" ou "bipolaire", et à la manière de Derrida concevait sa "dépression" comme le "spectre" ou la "hantise" d’un futur empêché. Mark Fisher souffrait de la nostalgie d’un futur atrophié par ce réalisme capitaliste thatchérien imposant l’absence de toute alternative au capitalisme. Selon lui, la "dépression" est précisément cette maladie de la "modernité" qui résulterait de la "naturalisation" réifiante du capitalisme…

"Le Réalisme capitaliste" raconte la fin des grands récits et l’effondrement des croyances, quand « seul demeure le consommateur-spectateur qui se traîne au milieu des décombres et des reliques ». (Ibid., p. 11) À la manière de l’océanique Romain Rolland interrogeant le réalisme douteux de "L’avenir d’une illusion" publié par son ami Sigmund Freud (cf. Malaise dans la "transition" culturelle, 18. Du bain "romantique" dans l’"océanique" rollandien au "surmoi individualiste" de l’"athéisme" freudien), Mark Fisher dénonce ce "réalisme capitaliste" « comparable à la perspective déflationniste d’un dépressif qui pense que tout état positif, tout espoir, constitue une dangereuse illusion. » (Ibid., p. 12)

Au chevet de notre époque déprimante, le dépressif Mark Fisher montre comment « l’intensité et la précarité de la culture du travail dans le capitalisme tardif placent les gens dans un état à la fois d’épuisement et de surstimulation ». (Mark Fisher, Spectres de ma vie, Écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus, p. 28) Se démarquant de la notion psychiatrique d’"anhédonie" désignant l’incapacité à éprouver du plaisir, Fisher qualifie cette aliénation bipolaire d’"hédonie dépressive" et précise : « L’affection à laquelle je fais ici référence n’est pas une incapacité à éprouver du plaisir, mais bien une incapacité à faire tout autre chose que rechercher le plaisir. »

"Étrangement", ou "bizarrement", le très narcissique "principe de plaisir" conjoindrait ici son envers capitaliste dogmatique, le "principe de réalité", au sein duquel en compagnie de victimes expiatoires sacrifiées à son malin "plaisir" le "pervers narcissique" se serait lui-même cyniquement cloîtré…

Au principe du capitalisme tardif figure cette "injonction paradoxale" nauséabonde qui institue le "plaisir" consommé comme seule "réalité" comptable…

Puisant aux sources de la psychanalyse et du marxisme, le critique culturel Mark Fisher est l’auteur encore de "Par-delà étrange et familier, le bizarre et l’omineux". À travers les œuvres de Lovecraft, H.G. Wells, Philip K. Dick, les films de David Lynch, Stanley Kubrick ou Christopher Nolan ou les albums de The Fall ou Joy Division le pop-philosophe explore le malaise dans la culture entrouvert par ce thème paradoxal freudien de l’"unheimlich" qui n’a de cesse de hanter aussi les playlists musicales de notre propre travail d’herméneute de la psychiatrie.

Tout psychiatre un tant soit peu à l’écoute de ses patients ne peut s’empêcher d’être quotidiennement confronté à la "jouissance" de ce mystère subliminal bizarre de l’"inquiétant familier" lové à l’interface mœbienne entre "intériorité" & "en-dehors", "individu" & "collectif", "esprit" & "corps", "personne" & "dépersonnalisation", "psychose" & "névrose", "subjectivité" & "objectivité", "principe de plaisir" & "principe de réalité", "bien" & "mal", "vie" & "mort", "passé" & "futur", "présence" & "absence", "amour" & "haine" ou encore "profane" & "sacré"… (cf. aussi le passage sur le "barzahk" théologico-politique paradoxal de la "sécularisation" chrétienne dans Malaise dans la "transition" culturelle, 15. Hérésies "dogmatiques" de la "laïcité" et "remédiation" psychiatrique du "croire")

« La fascination chez Lovecraft est une forme de jouissance lacanienne : une satisfaction qui implique l’inextricabilité du plaisir et de la douleur », explique entre anhédonie & hédonie l’étrange Mark Fisher. (Mark Fisher, "Par-delà étrange et familier", p. 29) Si « la rencontre avec l’en-dehors se termine régulièrement par l’effondrement psychique et la psychose » (Ibid. p. 28), comme en témoignent les souffrances psychiques endurées par nos précieux exégètes Emmanuel Carrère et Mark Fisher, peut-être pourrions-nous néanmoins nous démarquer de ce funeste présage aux accents romantiques dix-neuviémistes trop insistants. Quand bien même le voisinage omineux de l’"inquiétant familier" peut susciter de profondes angoisses existentielles il n’a pourtant pas vocation à précipiter nécessairement sous la forme d’une décompensation psychotique. Si le terme d’"omineux" renvoie à de sombres et funestes présages, du fait sans doute de cette mauvaise habitude de craindre le divin dénoncée en leur temps par Épicure et Lucrèce, sa proximité avec "numineux" suggère une parenté aussi avec la sublime "résonance" chère à au sociologue Hartmut Rosa que procure par exemple la contemplation d’un ciel étoilé ou d’une plaine fraichement enneigée. L’odyssée océanique d’Ulysse en témoigne, moyennant quelques fâcheuses péripéties l’"omineux" peut conduire aussi aux joies hautement désirables de la "sublimation"…

L’"Évangile de la Nature", interprété par Stanislas Nordey, croisé à Avignon en juillet 2026…

L’"Évangile de la Nature", interprété par Stanislas Nordey, croisé à Avignon en juillet 2026…

Le texte d’"Évangile de la Nature" résulte du travail de traduction effectué par Marie NDiaye et Christophe Perton à partir du "De Natura Rerum" de l’épicurien Lucrèce. Écrit pourtant vers 75 avant Jésus Christ, son propos est d’une incroyable actualité. Et son titre délicieusement bizarre - "Évangile de la Nature" - souligne l’intrication étrangement familière des positions anticléricales préscientifiques d’Épicure et Lucrèce avec le parfum poétique inspiré de leurs cosmologies philosophiques. Si l’atomisme antique d’Épicure et Lucrèce préfigure l’athéisme de la démarche rationnelle scientifique, distinguant savamment le simple qui peut être séparé du composé, leur vision cosmologique témoigne aussi de leur commune considération des interdépendances complexes qui participent de la mystique unitaire de la Nature de l’Univers…

Entre simplicité de l’atome & complexité de l’univers, « le bizarre et l'omineux demeurent des lieux de résistance à la domestication de la transcendance par le capital. Ils convoquent l'extériorité comme retour du refoulé : le bizarre comme la présence de ce qui ne devrait pas être ; l'omineux comme absence de ce qui devrait être » (Ibid. p. 12), résume le préfacier Ray Brassier. Rarement conforme à la réalité familière attendue, le réel se manifesterait ainsi soit sous la forme de l’excès bizarre, soit sous celle du manque omineux. Ce que Freud a défini par le concept d’"inconscient" renvoie pour Fisher à une béance omineuse de la conscience, tandis que la "subjectivité" témoignerait de la bizarrerie d’un désir sensé ne pas exister.

Aspirateur à données pressant la presse écrite de rendre l’âme, l’IA représentée ici pour Le Monde par le dessinateur Antoine Moreau-Dussault - que nous avons eu la joie de croiser cet été lors de nos pérégrinations dans le Morvan - sera-t-elle bientôt en mesure de prendre conscience des crimes contre l’humanité qu’avec elle en toute impunité les humains commettent ?…

Aspirateur à données pressant la presse écrite de rendre l’âme, l’IA représentée ici pour Le Monde par le dessinateur Antoine Moreau-Dussault - que nous avons eu la joie de croiser cet été lors de nos pérégrinations dans le Morvan - sera-t-elle bientôt en mesure de prendre conscience des crimes contre l’humanité qu’avec elle en toute impunité les humains commettent ?…

« La prise de conscience correspond au passage d’un espace non conscient, spécialisé, "modulaire", vers un espace conscient global : l’espace de travail neuronal. L’entrée d’une représentation mentale dans l’espace de travail global conscient expliquerait sa disponibilité cognitive » (Lionel Naccache, Le "J-Space" de Claude ou comment l’IA se met à ressembler à la conscience, Philomag, 22 juillet 2026), explique le neurologue Lionnel Naccache dans un article fleurant bon la bizarrerie. Quand bien même cette prise de conscience n’est pas celle d’un "soi" conscient "subjectif", cet article met en lumière la possibilité désormais avérée qu’une IA "prenne conscience" au sein de son "J-Space" de certaines des données de pensée qu’elle traite. Dans cette perspective, le travail psychanalytique consisterait à favoriser par le témoignage devant un tiers analyste sachant rester à sa place la disponibilité cognitive d’un contenu inconscient de "malaisante" pensée pouvant dès lors être soumis à la critique plus globale de quelques autres "représentations mentales" plus "saines" de l’analysant lui-même.

« Peut-être tous les paradoxes comportent-ils un soupçon de bizarre ? », (Mark Fisher, "Par-delà étrange et familier", p. 58) s’interroge encore Mark Fisher. Si le soi vise pour lui-même la sainte orthodoxie unitaire de toutes ses représentations mentales, chacune de ses représentations mentales paradoxales est en mesure de provoquer chez lui un sentiment de bizarrerie. Fisher souligne ainsi « le caractère intrinsèquement omineux et l’instabilité de ce qu’on désigne par sujet et objet, corps et esprit. » (Ibid. p. 128)

Le cheval de Troie, arme sacrilège de destruction massivement "hostile" qu’Ulysse dissimule au cœur sacré de l’"hospitalité" civilisationnelle qu’incarne l’offrande aux Dieux…

Le cheval de Troie, arme sacrilège de destruction massivement "hostile" qu’Ulysse dissimule au cœur sacré de l’"hospitalité" civilisationnelle qu’incarne l’offrande aux Dieux…

L’interprétation psychanalytique du texte homérique que propose dans son récent film L’Odyssée le cinéaste Christopher Nolan souligne la quête introspective subjective d’Ulysse - son personnage principal - qui durant son long périple fait l’épreuve d’un grand nombre de "symptômes". Entre les trois "tisseuses" de génie que représentent la ravissante et rusée Pénélope, l’ensorceleuse et diabolique Circé et la divine et thérapeutique Calypso, tiraillé par la multiplicité paradoxale des désirs que lui inspirent les Dieux Ulysse prend conscience que les fils qui le tissent sont multiples et changeants et que de manière authentiquement "personnelle", il n’est peut-être "personne".

L’Histoire élèvera la "ruse sacrilège" de ce "personnage" homérique "singulier" au rang de principe rationnel "universel", instituant par l’intrication paradoxale des "savoirs" objectifs impersonnels et des "croyances" subjectives personnelles l’histoire de la "civilisation" gréco-romaine et son occidentale et philosophique "culture". De ce que leur intelligence "rationnelle" et leurs choix "éthiques" ensemble "tissent" il faudra tel Ulysse que les humains eux aussi répondent. (cf. Fabien Bièvre-Perrin, « "L’Odyssée" de Christopher Nolan est probablement l’une des adaptations cinématographiques les plus fidèles aux textes homériques », Monde, 26 juillet 2026)

« Le sujet (…) désigne un dualisme inextricable résultant de la subjectivité elle-même. (…) Il y a des fantômes dans la machine, et nous sommes eux, et ils sont nous » (Mark Fisher, "Par-delà étrange et familier", p. 129), note encore Fisher à propos de l’inquiétante familiarité structurelle entre ipséité & altérité. Engoncé avec ses hommes dans le cheval de Troie qui allait trahir les valeurs civilisationnelles humanistes d’"hospitalité", l’"hostile" et omineux Ulysse avait-il conscience que le sujet qui parle se présente comme un spectre ou un alien qui hante cette matière corporelle qui lui assure pourtant son identité ?

Quand bien même la "nature" corporelle lui serait consubstantielle, la "subjectivité" renvoie à la manifestation "immanente" d’une "altérité" spirituelle "transcendante" irréductible précisément à cette matérialité corporelle…

Tel est le message "omineux" que rappelle la psychanalyse et que la "perversion" épistémologique capitaliste s’emploie avec ruse et acharnement à refouler…

 

3. Mary Douglas et le paradoxe de l’institution sociale de la libre pensée individuelle :

 

L’anthropologue Mary Douglas, une florissante pensée de ces "institutions sociales" qui hantent le fin balancement de la pensée "individuelle" subjective…

L’anthropologue Mary Douglas, une florissante pensée de ces "institutions sociales" qui hantent le fin balancement de la pensée "individuelle" subjective…

Fille et petite-fille de colons britanniques membres de la fonction publique indienne en Birmanie, l’anthropologue Mary Douglas - auteur de "Comment pensent les institutions ?" - a eu la curiosité de retourner les outils d’étude des modes de pensée "primitifs" de l’anthropologie coloniale de son époque vers les "styles de pensée" habituels de ladite "modernité".

Pas plus que les "primitifs" les "modernes" ne pensent individuellement, affirme-t-elle en substance, à rebours de l’idée communément admise. Prenant appui sur les œuvres du sociologue français Émile Durkheim et du médecin et sociologue polonais Ludwik Fleck, Mary Douglas interroge le fonctionnement "institutionnel" des "collectifs de pensées" qui nous amène chacun à croire et penser que nous pensons individuellement. « L’individu au sein du collectif n’est jamais, ou presque jamais, conscient du style de pensée dominant qui exerce pratiquement toujours une emprise absolue sur sa pensée et dont il lui est impossible de s’écarter » (Ludwik Fleck, Genèse et développement d'un fait scientifique, p. 41), concluait dans les années trente l’épistémologue et immunologiste Ludwik Fleck, dont la traduction française en 2005 sera postfacée par notre cher Bruno Latour, connu pour sa thèse argumentant que nul n’a jamais été "primitif" car « personne n’a jamais été modernes ».

Cette question épistémologique habituellement réservée à quelques intellectuels avertis revêt aujourd’hui au-delà des petits cercles d’initiés une importance rhétorique majeure. Soucieuse de convaincre les professionnels d’abandonner leurs vieilles pratiques institutionnelles collectives, l’équipe comptable de direction de l’ITEP où j’exerçais mon activité de psychiatre depuis près d’un quart de siècle a été fortement contrariée par ma reprise des thèses latouriennes à l’encontre de leurs injonctions managériales insistantes à se précipiter dans la "modernité" des plateformes de soins. Leur réaction ne se fit pas attendre, je fus sur le champ mis à pied et licencié pour cette grave faute d’avoir dénoncé leur rhétorique moderniste fallacieuse… (cf. chapitre 9 : Pratiques de terrain, soin du climat et climat de soin, avec Bruno Latour et Boris Cyrulnik, in Petite musique de chambre d’un "psychiatre à l’isolement" suffisamment "fou" pour conjoindre à la critique d'une prétendue "modernité" managériale l'aspiration au concert de la refondation culturelle du "climat de soin" & du "soin du climat")

À propos de l’organisation de la vie estudiantine et de l’apprentissage en groupe, Elias lui aussi interrogeait cette conception moderne d’une pensée essentiellement individuelle. « Y a-t-il une sorte d’esprit de groupe ? (…) Comment un étudiant se forge-t-il une opinion ? » (Norbert Elias, Au-delà de Freud, p. 35)…

À chaque style de pensée institué correspond ainsi un collectif structuré autour d’une croyance, d’un langage, d’une structure, d’une discipline, d’une confrérie, d’une communauté sectaire, d’un État ordonné, d’une foule grégaire ou d’un système clanique rejetant par-delà des frontières identitaires instituées cette « souillure » - selon les termes l’ouvrage le plus célèbre de Mary Douglas intitulé précisément "De la souillure" - que peuvent représenter les styles de pensée "étrangers".

La pensée freudienne de l’"étrangement familier" constitue ainsi le cœur paradoxal de la complexité "transdisciplinaire" au sein de laquelle Mary Douglas précisément fait œuvre. Anthropologue libérale de culture catholique dans une Angleterre très majoritairement anglicane, elle permet ainsi de penser la croyance collective et l’institution orthodoxique d’un "style de pensée" comme pendant tant paradoxal que nécessaire à la libre pensée "individuelle"…

Le "sympathique" David Hume avait compris déjà que « les catégories de temps, de l’espace et de la causalité ont une origine sociale » (Mary Douglas, Comment pensent les institutions, p. 42) Dans les pas du penseur des "représentations collectives" Émile Durkheim - célèbre fondateur de la sociologie française auteur notamment des "Formes élémentaires de la vie religieuse" - Mary Douglas précise : « à l’époque moderne, le sacré a été transféré vers l’individu. » (Ibid., p. 44) « Bien des problèmes rencontrés par les philosophes qui cherchent l’origine sociale des croyances religieuses viennent du fait qu’ils croient que la religion est quelque chose qui se passe uniquement dans les temples » (Ibid., p. 85), ajoute-t-elle encore. Les sciences d’aujourd’hui fonctionnent de manière similaire aux religions d’hier, et loin d’avoir triomphé des "superstitions" la moderne sécularisation n’aura consisté qu’en leur modeste et inconscient déplacement.

Comme le rapportait plus haut Mark Fisher, et comme le rappelle aussi dans "La théorie économique des institutions sociales" l’économiste américain Andrew Schotter, Mary Douglas souligne la fonction sociale stabilisatrice de la superstitieuse "naturalisation" : « le désordre est plus probable que l’ordre. Avant de pouvoir jouer son rôle de réducteur d’entropie, l’institution naissante doit se doter d’un principe stabilisateur qui empêche sa disparition prématurée. Ce principe stabilisateur, c’est la naturalisation des classifications sociales. » (Ibid. p. 83)

Ne parvenant à dissiper leur odeur aliénante de fiction mensongère, les classifications sociales ont recours au parfum religieux de l’encens naturalisant pour stabiliser l’ordre qu’elles contribuent à instituer, et les classifications de la nosographie psychiatrique en constituent très probablement le paradigme…

Les "analogies" sociales tirées de la nature formées autour de couples de termes opposés de type air/terre, eau/feu ou chaud/froid ont fondé la plupart des médecines du monde. La "naturalisation" se serait ensuite élargie à ces autres analogies représentées par les couples féminin/masculin, gauche/droite ou peuple/roi qui structurent aujourd’hui encore nos classifications scientifiques de même que notre commune pensée individuelle. Une "naturalisation" conduit précisément à oublier cette sensibilité "institutionnelle" sociale "inconsciente" à l’œuvre à l’arrière-plan autant de la subjectivité psychique que des sciences objectives.

La "subjectivité" inconsciente des psychanalystes tiendrait-elle autant de la singularité individuelle que de la culture collective ?

Tout-à-la-fois individuel avec Freud et collectif avec Jung, l’"inconscient" psychanalytique ne consiste-t-il pas plutôt en un croisement improbable inextricablement complexe mêlant "subjectivité culturelle" instituée & "consonance subjective" singulière ?…

Inspirée par l’étude menée dans les années 30 par l'ethnologue britannique Evans-Pritchard au sein du peuple Nuers de la haute vallée du Nil, travaux concernant la fonction institutionnelle de l’"oubli" des ancêtres au-delà de cinq générations, Mary Douglas interroge en retour notre propre amnésie scientifique quant aux coordonnées collectives de découvertes tenues pour originales ou personnelles. Les polémiques byzantines quant aux dénonciations calomnieuses de plagiats à l’arrière-plan de possibles découvertes concomitantes en seraient l’exemple symptomatique récurent. Or leur origine est pour Mary Douglas assez simple à comprendre : lorsqu’un changement de paradigme modifie le style de pensée d’une époque de nombreux auteurs sont amenés à découvrir en même temps cet oubli autrefois institué que nul au sein de la culture précédente ne parvenait même à penser.

Au cœur de la discipline psychologique étudiant les phénomènes psychiques ou cognitifs cet oubli institué insiste : « les psychologues sont institutionnellement incapables de se souvenir que les hommes sont des êtres sociaux. Aussitôt qu’ils l’apprennent, ils l’oublient » (Ibid. p. 121), note-t-elle à la manière d’Elias relisant Freud. Pourquoi diable faudrait-il que psychologues, psychiatres et psychanalystes demeurent oublieux de la dimension sociale des êtres qui les consultent ? Leurs disciplines respectives s’en trouveraient-elles menacées ?...

La "naturalisation" des "classifications" instituées propres à l’"esprit du temps" fait obstacle à la levée de ce "refoulement social" qui pérennise nos symptômes trop vite pensés comme individuels. Parmi ces classifications naturalisées, la plus importante est probablement celle qui sépare pur et impur, intérieur et extérieur, propre et souillé, sacré et profane, tabou et dicible ou psychique et social. « Quand nous croyons être la première génération non soumise à l’idée du sacré, la première à avoir des rapports interpersonnels véritables en tant qu’individus, et donc la première à atteindre à une conscience de soi intégrale, il s’agit là, incontestablement, d’une représentation collective. S’il s’en était aperçu, Durkheim aurait alors reconnu que la solidarité primitive fondée sur les classifications partagées n’avait pas complètement disparu » (Ibid. p. 142), note encore Mary Douglas.

À la suite de l’archéologue des sciences humaines Michel Foucault et de l’épidémiologiste de la pensée scientifique Ian Hacking Mary Douglas interroge tout particulièrement la connaissance de soi et la fabrique des subjectivités. On retrouve dans son ouvrage cette interdépendance circulaire hackingienne des classifications sociales et des subjectivités individuelles qui caractérise tout particulièrement le champ psychiatrique aujourd’hui. « En même temps que l’invention de nouvelles catégories criminelles, sexuelles ou morales, de nouveaux types de personnes se sont manifestées spontanément en masse pour endosser les étiquettes correspondantes et vivre en conséquence. Cette adhésion aux catégories nouvelles suggère une facilité extraordinaire à se loger dans de nouvelles cases et à se laisser redéfinir dans son identité. » (Ibid. p. 144) S’il est plus facilement repérable chez les humains, le phénomène ne leur serait pas même propre : « ainsi naissent des milliers de nouveaux bacilles, jamais imaginés auparavant, et immunisés contre les attaques correspondant à la vieille classification. Comme les pervers sexuels, les hystériques ou les maniaco-dépressifs, les créatures vivant au contact des humains se transforment pour s’adapter aux nouvelles catégories. » (Ibid. p. 145)

Entre expertise fallacieuse des clercs patriarcaux ou coloniaux et revendications ressentimistes de la plèbe victimaire on ne sait plus très bien en effet ce que signifient et à qui devraient correspondre ces diagnostics de "trouble du spectre autistique" ou de "trouble de l’attention" que réclame curieusement aujourd’hui nombre de patients impatients manifestement égarés…

Comme le remarquait Hume en son temps, le concept de "droit naturel" témoigne de ce que les notions de sacré, de vérité, de justice comme de droit ont elles-mêmes bénéficié d’une "naturalisation" abusive. « Tout l’objet de notre démonstration - et de ce livre tout entier - est de montrer que cette expérience cumulative du monde doit intégrer explicitement le caractère social de la cognition et du jugement. (…) Nous avons montré que la nature est définie culturellement, et que les pensées individuelles sont faites d’attitudes culturellement données. » (Ibid. p. 167-168) « Pour le meilleur comme pour le pire, les individus partagent réellement leurs pensées et harmonisent leurs préférences dans une certaine mesure ; et ils ne peuvent prendre de grandes décisions que dans le cadre des institutions qu’ils construisent » (Ibid. p. 175), conclue-t-elle in fine.

Dans une conférence de 1989 intitulée "La connaissance de soi", prononcée quelques petites années après celles qui ont été rassemblées sous le titre "Comment pensent les institutions", Mary Douglas prolonge l’argument durkheimien selon lequel « nous sommes vraiment faits de deux êtres en des sens divergents et presque contraires, et dont l’un exerce sur l’autre une véritable prééminence. » (Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, p. 377) Ainsi lorsque Durkheim indique : « notre nature est double ; il y a en nous une parcelle de ces grands idéaux qui sont l’âme de la collectivité » (Ibid. p. 378), Douglas précise : « le moi égocentrique, spontané et revendiquant en son nom propre, est contrôlé par la conscience collective exprimant les revendications de la communauté. » (Mary Douglas, La connaissance de soi, in Comment pensent les institutions, p. 199) Alors que la seconde topique freudienne distinguait ça, moi et surmoi, suggérant implicitement un moi séparable voire émancipable de son surmoi, Elias comme Douglas rappellent leur inextricable intrication.

Reflet de l’illusoire désintrication de l’"artificiel subjectif" et du "naturel objectif", la "naturalisation" pousse à tenir un phénomène supposé naturel comme indépendant de la manière avec laquelle un "sujet" artificiellement le pense, et à ne considérer que l’enchaînement de causes et d’effets agissant matériellement sur l’"objet" ainsi considéré. Cherchant à combattre l’idéologie capitaliste tout en se démarquant de la croyance religieuse la pensée marxiste a cru par son concept de "matérialisme dialectique" œuvrer à l’émancipation des peuples. C’était comme Freud après Marx oublier que le fétichisme capitaliste fait feu de tout bois, et que le matérialisme scientifique est fait de ce bois que la "naturalisation" capitaliste se repaît à consumer…

 

4. Par-delà le "principe de réalité" de Sigmund Freud, le "principe espérance" d’Ernst Bloch et le "principe responsabilité" de Hans Jonas :

 

Entre Ernst Bloch et Hans Jonas, l’"espoir" d’un futur "éthique" dont nous serions d’ores et déjà "responsables"…

Entre Ernst Bloch et Hans Jonas, l’"espoir" d’un futur "éthique" dont nous serions d’ores et déjà "responsables"…

Contrairement à ce que Freud laissait entendre, le principe de "réalité" ne renvoie pas simplement au principe de "plaisir", il s’oppose aussi au principe "espérance" décrit par le lukácsien Ernst Bloch, et à son prolongement le principe "responsabilité" conceptualisé par Hans Jonas, selon lequel nous serions responsables de ce futur qui n’existe pas encore mais auquel dès à présent nous contribuons déjà. « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre », alertait l’humaniste Jonas.

Par-delà ladite "réalité" matérielle ou naturelle s’entrevoit l’"espoir" ineffable d’un devenir en gestation invitant à cette action spinoziste collectivement, institutionnellement et éthiquement désirable de « persévérer dans son être » …

Que ne maltraite-t-on pas "perversement" au nom de ce bien "naturel" et pourtant faux "réalisme" ?...

La "naturalisation diagnostique" consiste à tenir au titre de son diagnostic psychiatrique supposé une personne pour étrangère par nature au processus culturel du groupe social qui la juge, comme si le migrant "neuro-atypique" en situation irrégulière était originaire d’un lointain pays nommé Autistan, ou comme si l’alien "psychotique" arrivait d’une planète imaginaire appelée Psychosie.

La "naturalisation" des phénomènes "psychiques" procède de l’"essentialisation" des "universaux" de "genre", d’"espèce" ou de "race" qui permettent de nommer ces phénomènes.

Trahissant l’irréductibilité au seul registre de la nature "physique" de ce qui fait la nature "psychique" du langage, l’"essentialisation" relève d’une "perversion épistémologique" nommée "réification".

Le soin "institutionnel" hospitalier délicat de l’éthique de l’"hospitalité humaniste" suppose de tenir à distance la "réification" et l’"essentialisation" inhérentes aux diagnostics "naturalisants"…

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